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CARNAVAL,
CARNAVALS : LE MOUVEMENT PERPÉTUEL
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Eric Nabajoth, maître de conférence en sciences
politiques
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Cet article est
paru en 1991 dans "Vie & mort de Vaval", édité par
l'association Chico-Rey à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) .
Il est reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur. |
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Dès son origine, le carnaval en Guadeloupe se caractérise par sa très grande diversité. Diversité dans les styles, diversité dans les musiques, diversité dans les espaces d'implantation. Cette diversité n'empêche pas le développement progressif d'une crise qui va le frapper de plein fouet. Il faut toute la volonté d'un petit nombre pour le voir se redévelopper, ceci dans des formes nouvelles qui, si elles traduisent une volonté de se « ressourcer » n'en posent pas moins de nombreux problèmes qui méritent que l’on y prête attention.
En regardant de près les manifestations carnavalesques, il est possible d'opérer une distinction entre les "Mass" tels que les décrit Louis COLLOMB et les "déguisements" qui seraient une représentation plus stylisée (policée?) du carnaval. Contrairement à ce que le sens commun semble retenir du carnaval, ces deux formes ont cohabité dès le départ, entretenant des rapports souvent contradictoires.
S'il fallait grossir le trait, des catégories sociales différentes investissent le carnaval, l'une plus populaire, par le biais des "Mass", l'autre, plus bourgeoise, par le biais des déguisements et autres travestis. Ne nous trompons pas pour autant : la satire sociale est présente dans les deux catégories génériques définies plus haut. De plus, les deux grands groupes identifiés n'en sont pas moins extrêmement diversifiés à l'intérieur, ce qui donne la dimension de la richesse de la création qui s'exprime à l'occasion du carnaval.
Multiples sont les influences qui viennent enrichir ce mouvement. On ne saurait oublier l'apport des nombreux ouvriers agricoles en provenance des îles anglophones de la Caraïbe dans le développement de certaines bandes de "Mass". Ainsi donc, très tôt, on voit cohabiter des groupes à pied et des chars, des groupes nombreux et des individus isolés circulant dans les rues, des représentations sous forme de tableaux et des cavalcades effrénées plus connues sous le nom de "vidé"(1).
Quelques soient les domaines de classification, la charge symbolique est importante : fête de la fécondation, le carnaval reste le lieu de l'inversion des symboles et des rôles, de la représentation mythifiée de soi et de l'ailleurs, le politique s'en mêlant souvent à travers nombre de chants et la création de "bwa bwa", pantins articulés ou non, représentants un personnage souvent connu.
Par delà l'aspect visuel, la diversité se manifeste également dans le domaine des musiques. Si, bien souvent, la figure emblématique des "Mass à St. Jean"(3) est la seule référence à laquelle se rattachent ceux qui se réfèrent à la composante "mass" du carnaval, elle est loin d'être la seule existante.
Un rapide regard historique permet de répertorier une multiplicité de groupes à pied qui développent chacun une musique propre et une instrumentation spécifique, fonction des thèmes développés : La musique des "mass à St. Jean" n'est pas celle des "mass à fwet"(4), encore moins celle des "mass a kongo"(5) et celle des "mass a miwa"(6).
Si le tambour reste l'élément dominant de cette composante, il n'est ni le même pour tous les groupes, ni joué de la même manière. La technologie de l'instrument laisse place, par ailleurs, à une grande variété de méthodes de fabrication. Les techniques de jeu sont, elles aussi, multiples. L'espace d'improvisation et de création est important, entre les gwoka(7), joués à mains nues et les tambours d'aisselles, joués avec des baguettes, des "mass à St. Jean". La seule véritable constante semble être l'usage des peaux de cabris pour la fabrication de ces instruments. Notons également que même dans la formule générique des "mass", on trouve souvent, à côté des tambours, des accordéons, des flûtes (symbole des "mass a miwa" de Vieux Fort) et autres conques de lambis. Si l'aspect percussif est dominant, il n'est pas exclusif et il peut même arriver qu'il soit absent de certains groupes.
A l'inverse, les soufflants peuvent être dominants dans certaines formes de "déguisements", en particulier lorsqu'il s'agit de représenter autre chose que des tableaux qui eux, nécessitent souvent le silence ou une bande son pré enregistrée. Cependant à ce niveau également la variété est grande. Comment classer, en effet ces chars dans lesquels il y a un orchestre dominé par des soufflants jouant un rôle plus percussif que mélodique, énonçant des gimmicks qui sont scandés par le vidé qui le suit ?
Toutes ces formes, toutes ces musiques cohabitent mais leurs rapports ne sont pas aussi désordonnés qu'ils en donnent l'air. Il y a une occupation particulière de l'espace et du temps. Le carnaval est à la fois un phénomène urbain et un phénomène rural. Phénomène urbain il l'est, dans la mesure où souvent les "mass" descendent en ville pour défiler et recueillir quelques sous par le biais de quêtes, se déplaçant dès la matinée et retournant dans les campagnes à la tombée de la nuit en se démasquant. Phénomène urbain il l'est également car la ville est le lieu d'épanouissement des "déguisements" qui donnent à voir et que l'on va voir.
Phénomène rural également dans s'a forme la plus populaire avec quête sur la voie publique et association fréquente avec les soirées de tambour sur les marchés et les places publiques.
Le partage du temps est aussi relativement précis. Si les Jours Gras représentent le point culminant du carnaval et le moment où les "mass" et les "déguisements" ont le plus de chance de s'interpénétrer, en réalité dès le premier dimanche de Janvier les choses démarrent et, jusqu'aux Jours Gras, les "mass" prédominent. En fait tout se passe comme si la période du Carnaval mettait en rapport différents carnavals se répartissant à la fois les grandes formes de représentation, les lieux de représentation et le temps de représentation. Le Carnaval ? Une pièce avec unité de temps mais sans unité d'espace et de lieu !
Ce Carnaval ainsi décrit est pourtant un carnaval en crise. Les deux formes invoquées sont souvent en conflit, ne parvenant pas toujours à délimiter leur espace réciproque et ayant toutes deux prétention à l'hégémonie. Caractéristique d'un type de fonctionnement est la situation de cette société qui, plutôt que de s'accepter dans sa totalité oppose en permanence les divers éléments qui contribuent à faire sa richesse. Ainsi naissant les oppositions baroques entre ceux qui se réclament des "mass" plus "populaires" et ceux qui se réclament des "travestis" plus "policés" (plus bourgeois ? ...)
Les périodes de liesses importantes succèdent aux périodes de marasme tout aussi général. Les difficultés économiques s'accumulent dans le même temps où les citadins délaissent la ville le week end pour se réfugier à la campagne. L'intérêt est moindre pour des groupes de "mass" squelettiques de descendre en ville. Peu à peu, les "mass" qui subsistent sont juste à la périphérie des villes, les dimanches de carnaval devenant de plus en plus ternes.
Dès lors, le Carnaval semble se réduire aux Jours Gras qui continuent à connaître un certain faste dans le spectacle, la participation populaire se réduisant à la contemplation. Les défilés de Pointe à Pitre et, surtout, de Basse Terre, viennent rompre avec la monotonie ambiante. Cette crise atteint son point culminant dans les années 60. Carnaval en crise n'est pas Carnaval mort et, tel le Phénix, renaît de ses cendres. Les années 70 marquent un évident renouveau. La première étape est le retour des troupes à pied. Pointe à Pitre voit naître le groupe "Plastic Boys" qui permettra plus tard l'émergence du G.D.C.F.(8). La tradition du tambour réapparaît mais un tambour revisité par des néophytes. Les peaux ont disparu remplacées qu'elles sont par des fûts en plastiques cognés avec des baguettes dont le bout est recouvert de caoutchouc. Si l'on semble s'inspirer du rythme de St. Jean, la référence est pour le moins lointaine et ne peut que l'être à cause de la différence de technologie, la différence d'approche et aussi, la différence de maîtrise technique de l'instrument nouveau qui a été créé... Qu'importe, le mouvement fait tache d'huile, les groupes à pied se multipliant, le tambour se développant avec l'utilisation de plus en plus fréquente des caisses claires qui sont sorties des batteries. Ces groupes à pied sont de plus en plus des groupes de quartiers, traduisant une convivialité dans les rapports entre les différents membres. La compétition est forte, renforcée qu'elle est par l'organisation de concours de Roi, de Reine de Groupes, de Musique. Les chars ont quasiment disparu des défilés carnavalesques qui, s'ils culminent les Jours Gras, n'en existent pas moins les autres dimanches du Carnaval. Phénomène inverse, le Carnaval redescend dans les communes avec des sorties planifiées qui tendent à répandre la fête aux quatre coins de la Guadeloupe.
La distinction n'est plus très claire entre "mass" et "déguisements". Le tambour et les trompes prédominent, les accusations et les quolibets fusent à l'égard des "aristocrates" de spectateurs. L'étude musicale plus poussée montre que, derrière les similitudes et l'approche sommaire du tambour à cause de la non maîtrise de cet instrument nouveau qu'est le fût de plastique, il y a une grande diversité rythmique entre les différents groupes. De même, la samba brésilienne est prégnante dans cette musique. Le Carnaval est donc reparti, le désordre s'organise. Il convient de définir des parcours, d'organiser les sorties en communes, de prendre des assurances, de participer à des manifestations extérieures, de donner à voir et d'en faire un produit. Les années 80 marquent une nouvelle brisure. Progressivement le tambour à peau réapparaît réintroduit d'abord par le groupe "Atata Combo" il est repopularisé par le groupe "Akiyo". Rassemblement de musiciens de Léwòz, de membres de groupes folkloriques ainsi que de quelques transfuges d"'Atata Combo" et de membres du groupe "Kabwa", il se distingue des autres groupes par le fait que (tout au moins à l'origine) tous ceux qui tiennent un tambour sont d'authentiques musiciens qui ont conscience de développer un véritable concept musical : La réorganisation de la musique "mass à St. Jean" en répartissant différemment les rôles entre les différents tambours et en utilisant une autre technologie de fabrication.
Que l'on ne se méprenne pas. Ce mouvement reste longtemps marginal et suscite pendant bien longtemps un sentiment d'attirance/répulsion de la part des spectateurs et des autres groupes. Renvoyant au tambour traditionnel et intervenant en pleine période de quête identitaire et de mobilisation politique il est vite catalogué comme un "groupe d'indépendantistes". Pourtant, l'analyse de sa composition fait apparaître que si, incontestablement, il y en a, d'une part ils sont minoritaires et d'autre part, ils sont si différents les uns des autres que la seule évocation de cette démarche pourrait faire éclater le groupe. Il faudra l'intervention intempestive d'un sous préfet dans l'activité carnavalesque pour voir la société entourer le groupe et le protéger dans sa démarche. En voulant interdire les activités du groupe "Akiyo", le sous préfet de Pointe-à Pitre HUGODOT entraîne son développement. On voit dès lors réapparaître avec plus de netteté la distinction Déguisement/Mass, distinction traversant dorénavant les groupes à pied.
Le retour du tambour à peau se fait de plus en plus pressant, les groupes abandonnant progressivement les fûts de plastique et autres caisses claires alors qu'il aurait été possible de développer avec cela une autre forme de musique d'une grande originalité.
Eric
Nabajoth
(1)
- Cortège à pied
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