Voile triangulaire
et coque de bois toute ronde, la saintoise traditionnelle guadeloupéenne a été
remise à flot par des passionnés, organisateurs de régates et charpentiers
de marine qui la fabriquent dans les règles de l'art. Même pour un bateau de six mètres, traverser l'Atlantique est un bien
long chemin. C'est pourtant celui suivi par la saintoise, importée dans
l'archipel guadeloupéen par les marins bretons, émigrés aux Saintes, et qui
ont reproduit le modèle des canots utilisés outre-Atlantique. Quelques siècles
plus tard, ce bateau en forme de barque, à fond plat, tient toujours le cap.
Certes, l'époque où il était un moyen de transport très prisé-autant pour
naviguer vers les îles proches que pour se rendre de ville en ville autour de
la Guadeloupe-est bel et bien révolue. Mais les pêcheurs continuent à
naviguer avec des saintoises modernisées : la coque se construit désormais
en polyester et de puissants moteurs hors-bord remplacent désormais la voile.
Tour
de la Guadeloupe 2005 (départ de Deshaies)
Tradition et modernité
Rudy Mariette, jeune charpentier de marine, fréquente les chantiers de
construction depuis l'âge de huit ans, dans la lignée de son grand-père. Il
a vu les pêcheurs passer progressivement au tout plastique et avoue prendre
moins de plaisir à travailler sur une coque moderne, «simple moulage d'un
modèle». Mais, explique-t-il, «une coque en plastique revient beaucoup
moins cher en entretien à son propriétaire». Il fabrique donc une majorité
de saintoises en composite, dans l'atelier qu'il a ouvert, il y a trois ans à
Vieux Fort, un joli village de pêcheurs du Sud de Basse-Terre, juste en face
de l'archipel des Saintes.
Tour
de la Guadeloupe 2005 (départ de Deshaies)
Par contre, quand il parle des saintoises
traditionnelles sur lesquelles il travaille également, ses yeux s'illuminent.
Même si une coque en bois prend quatre fois plus de temps à fabriquer-deux
mois en moyenne contre quinze jours pour la coque en plastique-et s'avère
bien plus complexe à élaborer. Rudy compte parmi ces passionnés, fabricants
et associatifs, qui remettent la saintoise traditionnelle à flot. Ainsi,
alors que les techniques de leur fabrication commençaient à se faire
oublier, Rudy a accompli un vrai travail d'enquête en allant questionner les
anciens pour se former. Aujourd'hui, il suit attentivement les règles définies
au fil des années par les générations successives de constructeurs, basées
sur l'observation et l'expérience. La forme de la coque et sa longueur
peuvent varier, mais les pièces doivent être découpées dans un bois précis.
Acajou «dont les anciens ont vu qu'il est très solide», pour les planches
du contour de la coque. Poirier pour la membrure et l'étrave, le tableau et
la «pièce morte» qui structurent la forme du canot.
Enfin du bambou pour la
guille (bôme en créole) qui tient une voile de vingt mètres carrés, et du
corossolier pour le mât. Le matériau provient d'arbres repérés dans la
nature, que les charpentiers de marine coupent eux-mêmes. Ils n'opèrent que
trois jours après la pleine lune, «sinon le bois n'est pas bon». Rudy
observe aussi la règle du «tiercé en trois», qui veut qu'un pied de mât
se place au tiers de la longueur d'une saintoise : cette position est
censée lui donner un meilleur équilibre. Parmi les quelques dérogations à
la tradition, les voiles ne sont plus en coton, «bien trop fragile», mais découpées
à la Rochelle. Et la quille est faite en bois importé de France, choisi pour
sa légèreté et sa solidité. Surtout, le charpentier ajoute sa patte
personnelle, en modifiant les courbures du bateau pour qu'il soit le plus
rapide possible. Quant aux couleurs chamarrées qui permettent de reconnaître
chaque bateau de loin, elles sortent plutôt de l'imagination de leur propriétaire.
Tour
de la Guadeloupe 2005 (départ de Deshaies)
Des régates toujours plus courues
Aujourd'hui
la voile traditionnelle s'organise et le
public ne se trompe pas sur les prouesses nautiques de ces "canots" et vient de plus en plus
nombreux assister aux compétitions.
En
2000, le Comité Guadeloupéen de Voile Traditionnelle fut créé.
Devant
l'essor de cette catégorie de bateaux, la Voile Traditionnelle est
affiliée à la Fédération Française de Voile en 2005. Les régates
loisirs perdurent, mais la voile traditionnelle est entrée dans la
cour des grands en étant reconnue par la fédération.
Quelques
règles
Les régates ne diffèrent pas des autres catégories de bateaux.
Bouées à contourner et bien évidemment les lauriers reviennent au
premier qui franchit la ligne d’arrivée ! Cependant, pour
maintenir l’aspect traditionnel des canots, des spécifications
concernant les règles de construction et les matériaux autorisés
ont été définis: les coques sont en bois naturel avec membrures,
5,35m de long et 1,80 m de large, quille de 33 cm et d'une épaisseur
de 5 cm au maximum ; le mât en bois local naturel plein de 7,25 m
au maximum, bagues en liane pour la grande voile, taquets en bois,
poulies sans winch ; les voiles (grand voile et foc) en coton ou
polyester tissé. C’est ce genre de détail qui accentue la beauté
de ces embarcations.
Un bel esprit anime les équipages qui préparent amoureusement leur
canot pour la compétition. Chacun y va de sa technique et de son
savoir-faire quand il s’agit de gréer l’embarcation. Un beau
spectacle !